"Michel Blavet"

plaquette de présentation d'un C.D consacré aux sonates pour flûte

Chant du Monde C.D Club 0278798

En 1725, Anne DANICAN-PHILIDOR crée à Paris, au Palais des Tuileries, le "Concert Spirituel". Ce premier "bureau de concerts", en quelque sorte, va permettre au grand public d'apprécier des musiques jusque là destinées à l'intimité des salons privés ainsi qu'à la Chambre et à la Chapelle du Roi. On y entend, une à deux fois par semaine, de brillants artistes, principalement des violonistes, tels GUIGNON, LECLAIR et MONDONVILLE, dont l'instrument est à la mode. Dans le souci de "réunir les goûts", ils jouent leurs propres compositions, mêlées à des sonates et concerts italiens dont les auditeurs raffolent.

Mais le grand virtuose qui suscite l'engouement du public est flûtiste : Michel BLAVET, né à Besançon en 1700, venu s'installer à Paris en 1723, y jouera presque à chaque concert de 1726 à 1748.

D'Aquin le dépeint en des termes élogieux: "De l'aveu des connaisseurs, Monsieur BLAVET ne connut personne au dessus de lui pour l'exécution des sonates et des concertos. L'embouchure la plus nette, les sons les mieux filés, une vivacité qui tient du prodige, un égal succès dans le tendre, dans le voluptueux et dans les passages les plus difficiles, voilà ce qu'est Monsieur BLAVET". (D'AQUIN, Lettres sur les hommes célèbres, Amsterdam 1752).

Frédéric II essaie en vain de s'allouer ses services à la cour de Prusse (1), mais BLAVET, marié et père de quatre enfants, mène sa carrière à Paris : d'abord protégé du Prince de CARIGNAN, il est ensuite surintendant de la musique chez le comte de CLERMONT, de 1731 à sa mort, en 1768. En 1738 il est nommé lère flûte à la musique du Roi, et en 1740, lère flûte à l'Opéra.

Aux Concerts Spirituels, il joue entre autres ses compositions et les sonates de LECLAIR pour le violon, dont certaines sont "jouables à la flûte", celle de BLAVET, évidemment. Hubert LE BLANC nous apprend qu'en 1738, lors de la visite de TELEMANN à Paris, il a joué ses Nouveaux Quatuors en compagnie de LECLAIR, FORQUERAY fils et CAMUS (Hubert LE BLANC, Défense de la basse de viole contre les entreprises du violon et les prétentions du violoncel, Amsterdam 1740).

La flûte traversière à une clef avait gagné en France ses lettres de noblesse grâce au jeu des PHILBERT, HOTTETERRE et DE LA BARRE. BLAVET lui donne un nouvel essor, comme l'exprime SERE de RIEUX dans ce quatrain :

"BLAVET qui releva l'art et la destinée

De la flûte aux langueurs avant lui condamnée

Tel qu'un nouvel éclair de feux étincelants

S'y fait jour au travers d'un concert turbulent".

Pourtant, tout porte à croire que BLAVET était autodidacte. Son père était tourneur sur bois et il a sûrement commencé sa carrière en soufflant dans ces tuyaux que l'on venait faire réparer dans l'atelier familial. N'ayant pas de maître pour lui montrer la bonne tenue de l'instrument, il emboucha la flûte du côté gauche et conserva cette particularité toute sa vie. Cette manière de jouer est parfaitement compatible avec la position des doigts sur l'instrument à une clef (orientable) qu'il connut, quoique la taille dissymétrique de l'embouchure favorise normalement le jeu du côté droit. Aussi, ayant acquis de la pratique, fabriqua-t-il sans doute une embouchure qui convenait mieux à sa tenue de la flûte à gauche. En effet, bien qu'aucun témoignage n'en subsiste, on peut supposer que BLAVET, fils de tourneur, savait lui-même tourner ses flûtes, à l'instar d'autres célèbres flûtistes de cette époque tels HOTTETERRE et QUANTZ.

"On ne soupçonnait pas la perfection dont cet instrument était susceptible et dont il fut redevable à Monsieur BLAVET".

Cette phrase de François de Neufchateau, dans le Nécrologue des Hommes Célèbres de France (Paris 1770), nous indique bien, de toutes façons, combien BLAVET prit part au développement de l'instrument à perce conique conçu à la fin du 17ème siècle et qui disparut à l'aube du 20ème siècle, supplanté par la flûte de BOEHM.

BLAVET a laissé peu de compositions à la postérité, à la différence des prolixes auteurs de l'époque. Cela n'enlève certes rien à la qualité de son concerto et de ses trois livres de six sonates chacun. Le Premier Livre est pour deux flûtes sans basse, le Second et le Troisième sont écrits pour flûte et basse continue. De plus, il est l'auteur d'un opéra, Le Jaloux Corrigé, et de quatre recueils de pièces, airs et brunettes qu'il a rassemblés à l'intention des flûtistes en herbe.

Le souci pédagogique qui l'anime est présent dans les six sonates de l'Opus II, où il marque d'un "h" les endroits où il faut reprendre haleine. Il s'en justifie dans sa préface, prétextant de la "difficulté des écolier à reprendre la respiration à propos, en sorte qu'ils confondent, le plus souvent, une frase(sic) avec l'autre, ou ils interrompent un chant, qui doit être passé tout d'une haleine".

Ces sonates, dont trois font l'objet de cet enregistrement, furent publiées en 1732. Elles étaient dédiées à la Duchesse de Bouillon. La maîtresse du Comte de Clermont, protecteur de Blavet. Typiques des goûts réunis, elles sont formées d'adagios ornés et de mouvements vifs et fugués à la manière de Corelli, mêlés à des pièces de caractère toutes françaises et à quelques mouvements de danse, notamment des allemandes très influencées par Couperin.

Ces sonates se veulent descriptives : Chauvet était Directeur général du domaine d'Occident, Boucot de Judinville était Garde des rôles des Offices de France. Quant à la sonate N 4, la Lumague, son titre est sans doute une francisation de l'italien lumaca, qui signifie escargot, limace. (Je remercie Philippe Beaussant de l'Académie Française qui est à l'origine de cette hypothèse). Etait-ce le surnom donné à une personne particulièrement lente, ou juste une description du premier mouvement fait de lentes montées chromatiques?

L'Opus 111, publié en 1740 et dédié au Comte de Clermont, est d'influences disparates, témoignant du cosmopolitisme qui régnait dans la vie musicale des années 1730. Les trois sonates enregistrées ici sont tripartites, la N3 de structure vif lent vif à la manière d'un Concerto de VIVALDI, les N 2 et 4 de structures lent vif presto annonçant en filigrane la sonate allemande de style galant.

Dans les sonates de BLAVET se trouve déjà représenté le style de l'école française de flûte du XIXè, avec ses éléments majeurs : l'utilisation fréquente du legato, la succession de sauts, d'arpèges, et les notes répétées. N'est-il pas d'ailleurs symptomatique de constater, dans la succession de maître à élève dont BLAVET est le chef de file, les noms de WUNDERLICH (professeur au Conservatoire de Paris de 1795 à 1816), de TULOU, BERBIGUIER, ALTES (professeur de 1868 à1893 au Conservatoire de Paris) et de DEMERSEMANN ?

Aussi ce modeste fils d'artisan à la destinée brillante mérite-t-il d'être connu, afin que son oeuvre soit admise au Panthéon de la littérature flûtistique.

Philippe ALLAIN-DUPRE

PARIS Octobre 1985 (revu en 2008 à la nomination de Philippe Beaussant à l'Académie Française)